Derrière les rideaux, la scène (ou l'écran)

Vision subjective mais passionnée de ce qui se joue dans le plat pays qui est le nôtre. Critiques, coups de coeur (souvent) et de gueule (rarement) de Mary (grande "hanteuse" de salles de théâtre) et Peter (assidu des salles obscures) Commentaires welcom

26 juillet 2008

"J'y suis" !

Coucou tout le monde!

Bon, ben... Va vraiment falloir que je trouve une façon de maintenir ce blog à jour, moi!
Je crois que je vais (tenter de) raccourcir mes critiques aux points principaux qui m'ont marquée, sinon, ça me prend trop de temps, et comme j'essaie de ne pas être trop décousue non plus, je n'ai pas souvent le temps de m'y mettre... Résultat, je ne vous ai parlé ni de l'Improshow (mais ça, ce n'est sûrement que partie remise, dès qu'ils reprogramment des dates, je vous en parle... et j'y retourne!), ni du "Mariage de Figaro" qui se jouait au Public en juin (et ça, c'est donc trop tard... enfin, pas tout à fait: reprise exceptionnelle au festival Bruxellons 2008, fin août! Plus d'infos ici, et si vous avez l'occasion d'y aller, n'hésitez pas, c'est excellent, des comédiens brillants, une mise en scène dépoussiérée, de la vie et ... tout finit par des chansons!).

Enfin, bref!
Là, je ne peux pas passer à côté de ce spectacle dont je vais donc vous parler dans ce billet. Parce que, en 2 mots toujours, j'ai adoré!! Tentez le coup malgré la météo, ça vaut la peine!

Quel spectacle? Ben voyez le titre de ce billet!
Ok, Ok, ce n'est pas la phrase la plus connue. Si je vous avais écrit "si tu ne viens pas à Lagardère, Lagardère ira à toi", vous auriez compris tout de suite.
Mais "J'y suis", c'est la devise des Nevers, et c'est une phrase qui revient plusieurs fois dans la pièce.

affiche_bossu

Eh oui, c'est bien du spectacle de Villers-la-Ville que je vais vous parler. "Le Bossu", de Paul Féval, revu et modernisé par Eric-Emmanuel Schmitt.
Qui signe d'ailleurs là une jolie adaptation, qui ne dénature pas l'original, tout en y apportant une petite touche d'humour bien sympathique! Bref, beaucoup de punch dans les dialogues tout en restant quand même dans le style "capes et épées", les clins d'oeil et les éléments comiques (sans tomber dans la parodie, je vous rassure!)

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Je ne sais pas si je dois vous rappeler l'histoire, entre le livre, le film avec Jean Marais et l'autre film (plus récent) avec Daniel Auteuil ...
En deux mots, à la cour de Philippe d'Orléans, le duc Philippe de Nevers aime Blanche de Caylus. Ils sont mariés en secret et ont un bébé, Aurore. Mais le cousin du duc de Nevers, Philippe de Gonzague (on se demande pourquoi ils se prénomment tous Philippe là dedans), ne l'entend pas de cette oreille, car il souhaite épouser Blanche (et ses terres et ses richesses...). Il complote donc pour faire assassiner son cousin. Le chevalier Henri de Lagardère, d'abord présent pour défier Nevers afin qu'il lui apprenne sa fameuse botte, se rallie à lui et combat à ses côtés. Mais Gonzague, masqué, poignarde son cousin dans le dos. Lagardère le blesse à la main (une marque qui lui permettra de le reconnaître) et s'enfuit avec la petite Aurore, afin de la protéger, non sans avoir juré de retrouver les assassins et de venger le duc...

19 ans plus tard, l'heure a sonné. Lagardère revient à Paris avec la jeune Aurore et ses deux amis et maîtres d'arme, Cocardasse et Passepoil. Il est décidé à faire éclater la vérité et confondre le prince de Gonzague. Mais ce dernier, avec l'aide de son dévoué Peyrolles, tente de tromper Blanche de Caylus en lui présentant une fausse Aurore.
Heureusement, un mystérieux bossu, faussement au service de Gonzague, agira pour prévenir la princesse et ramener Aurore à sa mère
(et je ne pense pas trahir l'intrigue en précisant que le bossu, c'est évidemment Lagardère lui-même? Encore qu'il y a une jolie farce là-dessus dans la mise en scène... Hé hé! Vous verrez, juste avant l'entracte!)

A la mise en scène de cette nouvelle version, Pascal Racan.
Pas sur les planches à Villers cet été, alors?
Eh bien, finalement, si! Il doit y avoir un sort à Villers-la-Ville, Pascal Racan doit être sur scène!
Eh oui, vous l'avez sans doute appris, Philippe Résimont, qui interprétait le premier rôle, a fait une mauvaise chute lors de la 3ème représentation! Résultat, 2 représentations reportées, et un gros défi pour Michelangelo Marchese: passer de l'ombre (le méchant Gonzague) à la lumière et au rôle du héros Lagardère, en à peu près 3 jours.
Et qui, pour reprendre, dans le même délai, le rôle de Gonzague? Le metteur en scène, évidemment!

le_bossu_decor

C'est avec cette distribution, remaniée par la force des choses, que j'ai vu le spectacle, le 19 juillet dernier. Sous un ciel bleu et dégagé, avec un brin de soleil au début, et pas trop froid ensuite!
Bon, même si j'aurais aimé voir Résimont dans ce rôle, et surtout, j'aurais adoré voir la manière dont Michelangelo Marchese campait cette crapule de Gonzague, j'étais très curieuse de découvrir les performances de cette "re-distribution"... Puis Pascal Racan sur scène, je vais pas me plaindre non plus!

Autant vous le dire tout de suite, ils ont brillamment relevé le défi! En quelques jours à peine, quelle aisance!
D'ailleurs, les applaudissements nourris et la standing ovation du public à la fin du spectacle m'a confirmé que je n'étais pas la seule à avoir été bluffée.
Par Pascal Racan, même si ce n'est pas un scoop, qui interprète un Gonzague assez ambigu. Peut-être parce que j'ai tendance à trouver ce comédien sympathique? En tout cas je l'imaginais mal en vrai méchant, et c'est vrai qu'au début, il joue sur la limite, on le croirait presque sincère quand il se plaint à Blanche de son indifférence alors qu'il l'aime... Mais le masque tombe doucement, pour révéler toute la perfidie du sinistre personnage...
Coup de chapeau aussi à Pascal Racan pour le combat final... Même s'il a fait la mise en scène, ce n'était pas forcément évident à intégrer, puis même s'il a apparemment des notions d'escrime, c'est assez physique!
Il n'a plus 30 ans, d'ailleurs on voit son essoufflement, mais il a réussi à l'intégrer au combat, et même tout au long de la pièce, Gonzague a tendance à éviter le combat, il n'est plus sensé être tout tout jeune non plus, donc ça passe, et il reste parfaitement crédible je trouve!

Quant à Michelangelo Marchese... Waouw! J'avoue que j'ai été sous le charme pendant tout le spectacle! Je ne sais pas s'il a été dynamisé par le challenge, mais quelle énergie! Quel aisance, quelle fraîcheur, quelle spontanéité, quel naturel pour endosser les habits du chevalier de Lagardère comme la fausse bosse d'Esope. Il bondit, il virevolte, il s'emporte, il minaude et trompe Gonzague... Les deux facettes, entre le fougueux héros et le rusé bossu, il réussit une composition équilibrée et enthousiaste, et m'a complètement scotchée du début à la fin! Quel plaisir de le suivre, de frémir des coups bas de Gonzague, de trembler quand Peyrolles le blesse, de jubiler de ses victoires, d'admirer les combats... Car il est excellent escrimeur, à ce que j'ai lu c'était l'assistant du maître d'arme (Jacques Cappelle, qui a réalisé un excellent boulot: les combats sont très bien orchestrés) pour les répétitions. Heureusement, car autrement, la reprise du rôle était impossible.
Bon, ok, j'admets un petit bémol : il est beaucoup trop jeune pour être Lagardère. On a du mal à se dire qu'il est sensé avoir plus d'une vingtaine d'années de plus qu'Aurore... Mais bon...

michelangelo_marchese


Et le reste de la distribution? Pas mal, plutôt à la hauteur, pas de fausse note.
Bon, j'avoue que je n'aime pas trop Stéphanie Van Vyve, je la trouve un peu agaçante (non, c'est sûrement pas de la jalousie comme le pensait un collègue!)... Disons qu'elle interprète une Aurore cruche à souhait? :-)
Non mais bon, elle fait très très gamine quand même, en même temps ça colle avec la mise en scène, c'est un choix. Une Aurore emportée, pas trop débrouillarde, follement éprise de son Henri... Je préfère une Aurore un peu plus posée et déterminée (genre Marie Gillain dans le film de de Broca!) mais ça doit être mon côté féministe!

A souligner surtout, le duo qui amène en grande partie ces éléments comiques accentués dans la version d'EE Schmitt, qui détend l'atmosphère entre deux combats, et avé l'accent du sud s'il vous plait: Cocardasse et Passepoil, respectivement Gérald Wauthia et Michel Poncelet. Ils sont souvent cocasses, d'ailleurs ils ont aussi récolté un paquet d'applaudissements et de bravos!

Côté mise en scène, Pascal Racan nous a bien soigné tout ça sans en faire trop. Ca reste assez classique, mais il joue bien avec l'espace, et les niveaux. Et il balise le spectacle, tel un roman, grâce à une voix (la sienne) off, qui énumère les chapitres et leur titre.
La mise en scène accentue le dépoussiérage du texte et de la pièce, et joue le dynamisme et la modernité, avec énormément de légèreté. C'est enlevé et plein de vitalité! Un soufflé bien (en)levé et moelleux qui ne retombe pas, et se déguste sans qu'on voie le temps passer! Ca semble presque trop court, et on en reprendrait bien, tant on se lève avec le sourire et le plaisir d'un agréable moment de divertissement et d'action!
Et puis, attendez-vous à un bouquet final pétillant et explosif pour souligner le (happy) end! Levez les yeux et laissez-les briller!

Le décor est dépouillé, très peu de changements, peu d'artifices (enfin...), quelques accessoires à peine, et c'est très bien ainsi! Le décor naturel du mur extérieur du choeur des ruines de Villers est un somptueux écrin pour cette histoire et ce type de récit qui semble fait pour être joué là. Seul un petit déplacement avant l'entracte, nous amène dans une petite maison basse de Paris, et là, il y a un peu plus d'accessoires, tandis que Cocardasse et Passepoil lavent le linge en attendant que tous les spectateurs se soient déplacés.
Après l'entracte, retour à l'arrière des ruines, où quelques fleurs et des bougies ajoutent un certain cachet et suffisent à nous projeter ailleurs, à la cour du Régent, dans un autre temps. C'est joli, dépaysant (si je puis dire) sans tomber dans le cliché de Versailles ou du luxe à l'excès.
Les lumières de Christian Stenuit habillent magnifiquement ce décor. Simple et réussi! Très réussi!

le_bossu

Bref, vous l'avez compris, ce Bossu m'a envoûtée, transportée, un petit moment de rêve et d'héroïsme, avec de l'humour, de l'action, des combats... Sans tomber dans le décalé, le nunuche ou le vieillot.
Un spectacle plein de vie, tout simplement, dans lequel on se laisse emporter avec beaucoup de plaisir!
Très très chouette! A conseiller, vraiment!

Pour les infos pratiques, c'est donc ici (et ça se joue jusqu'au 10 août)
Et rendez-vous l'an prochain à Villers? Ce sera, parait-il, l'Avare, en collaboration avec Le Public... Hm, on verra qui va s'y coller... Pas facile, cet Avare, on pense à De Funès forcément, puis moi je penserai aussi à Jean Hayet... Enfin, on verra dans un an!

Douce soirée à vous, et à plus tard sur ce blog (prochaine pièce, ce sera pour la rentrée... avec "La Molière (ou Madeleine B)", au Blocry)

Mary



14 juillet 2006

La somme des connaissances humaines?

Bonne fin de journée et de semaine à tous!

Ca y est, je me décide à vous écrire quelques commentaires sur la pièce que je suis allée voir samedi dernier au Festival au Carré de Mons.

Un vrai moment de bonheur teinté de réflexion, divertissant et pourtant profond... Une pièce que je vous recommande chaleureusement!

Bouvard et Pécuchet, d'après Flaubert. Adaptation et mise en scène de Michel Tanner. Avec 2 splendides comédiens belges, très complices, qui prennent un plaisir communicatif à jouer ensemble : Guy Pion et Jean-Marie Pétiniot.

D'abord, l'histoire, en quelques mots : Bouvard et Pécuchet sont 2 amis. La cinquantaine, l'un veuf, l'autre célibataire. Ils ont décidé de quitter Paris et leur métier de copiste, pour s'installer à la campagne et... apprendre. Embrasser toutes les connaissances humaines. Leur quête, dérisoire, naïve, ne parviendra cependant pas à les satisfaire. Ils effleureront chaque domaine de la connaissance, avec des conséquences plus ou moins catastrophiques... Le jardinage, l'agriculture, d'abord, pour tenir leur petite exploitation à la campagne. Face aux déplorables résultats, ils se tourneront vers l'anatomie, s'en décourageront pour l'astronomie, s'en lasseront pour la littérature, le théâtre, l'histoire, la politique, la religion, le spiritisme, la philosophie,... Face à leur somme de nouvelles connaissances, ils penseront enseigner, faire des conférences pour partager tout cela... Pour finir, lors de la dernière scène, par reprendre leur plume, et leurs habitudes de copistes, pour écrire tout ce qu'ils ont appris. Cette scène est par ailleurs superbe, tant dans l'expression des comédiens, que dans leur face à face miroir, chacun réalisant le même geste que son vis-à-vis de manière harmonieuse.

Il s'agit donc de l'histoire de deux 'cloportes', comme les décrit l'auteur, qui de manière dérisoire mais avec un bel enthousiasme et une vraie honnêteté (ils pensent vraiment faire le tour des connaissances humaines), espèrent devenir savants sans sortir de chez eux ni vivre d'expériences, mais en lisant des livres, picorant dans tous les domaines, et en ne comprenant, au fond, rien à rien... Comme l'écrit Flaubert : «La bêtise n'est pas d'un côté et l'esprit de l'autre, c'est comme le vice et la vertu. Malin qui les distingue.»

Une jolie réflexion sur ces deux cloportes qui s'agitent et se démènent pour tenter d'appréhender le monde, et en même temps, de nombreux fous rires: c'est qu'ils sont vraiment excellents, ces deux comédiens, Guy Pion et Jean-Marie Pétiniot! Ils interprètent à merveille, tour à tour l'enthousiasme exagéré et le désespoir et le découragement de ces deux copistes, leurs raisonnements à deux sous, leurs idées toutes faites, leurs stéréotypes, leurs certitudes...
Guy Pion campe un Bouvard élégant, assez pédant et sûr de lui, mais au fond plein de tendresse, tandis que Jean-Marie Pétiniot est un Pécuchet plus modeste, croyant, débordant de naïveté et de sensibilité.
Il est particulièrement hilarant lorsqu'il pleure sur son melon, qui est infect, alors qu'il a si consciencieusement respecté ce qu'il a lu dans les livres de jardinage.
Leur face à face à propos du théâtre est aussi un morceau d'anthologie, Guy Pion déclamant Athalie avec verve, et jouant ensuite les metteurs en scène (à la Jouvet) pour faire jouer une scène à son ami, qui s'embarrasse et se perd, bégaie et hésite. Bouvard se travestira ensuite en femme face à Pécuchet en Tartuffe (cocasse!!).
Sans parler du moment où Pécuchet tente de s'aventurer dans le spiritisme...

Bouvar__Pecuchet

A côté de ça, le texte est très agréable, soutenu sans être lourd, l'adaptation de Michel Tanner est inspirée (apparemment le livre original de Flaubert fait sur les 400 - 500 pages, ici le spectacle tient en moins de 2 heures, et on ne s'y ennuie pas : rien à enlever, rien qui manque pour cerner les personnages!).

La mise en scène et la scénographie sont elles aussi une belle réussite. Le fond de la scène est un grand tableau noir aimanté, où s'ajouteront petit à petit divers éléments de savoir abandonnés en chemin par nos protagonistes : des éléments de squelettes, des dessins et gribouillages astronomiques...
Au début, la scène est assez dépouillée, mis à part un plan légèrement incliné, à la fois table et praticable permettant de descendre sur scène, séparant le territoire de chacun des acteurs, où chacun abandonnera ses livres, ses objects, touchant à ses thèmes de prédilection.
Une porte permet d'accéder à ce praticable, porte qui tantôt s'ouvre à 2 battants, tantôt, tourne sur elle même.
La scène se remplira au fur et à mesure des découvertes de Bouvard et Pécuchet, livres s'amoncelant en pagaille après avoir été jetés par les apprentis-savants à bout ou ne comprenant rien. Bref, tous les signes des étapes, des sujets qu'ils tenteront de cerner, s'accumulent sur scène comme points de repère des tentatives avortées d'apprentissage...

La musique, enfin, accompagne les changements de scène. Elle est guillerette et sautillante au début, soutenant l'enthousiasme des protagonistes, se ralentit lorsqu'ils se découragent et abordent des thèmes plus complexes, pour redevenir gaie vers la fin, lorsqu'ils retrouvent leur allant pour aborder de nouveaux domaines, leur illusions sur leurs compétences, et finalement, leur rassurante routine.

Bref, un très bon moment de théâtre que je vous conseille vraiment vivement : ils seront à Spa du 11 au 15 août , en janvier à Louvain-La-Neuve (Théâtre Blocry), et un peu partout en Wallonie, surveillez vos centres culturels!

Mary

PS: La photo vient du site du journal Le Soir

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14 mars 2006

D'Ange, Heureuses Liaisons…

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Des volutes blanchâtres s'échappent d'un café brûlant…elles dessinent, sans que je le sache, les prémisses brumeuses de ce qui, derrière les portes nacrées, m'attend. Le pas lent, l'esprit apaisé, je gravis le tapis rouge et pénètre l'antre irréelle…

Des êtres translucides, immobiles, masqués, déjà vêtus de parures bourgeoises, s'affalent nonchalamment dans les recoins de la pièce. Le public entre, les croise, et se faufile, oppressé, vers les sièges disposés à l'entour de la scène, centrale et intégrée. Le plateau immense rassemble orateurs et spectateurs en une même ritournelle épistolaire.

Sans subir de malaise aucun, je m'enivre et me consume à petits feux de l'atmosphère à la fois pesante et généreusement anoblie. Les chandelles dansent langoureusement, la lumière se tamise, les masques tombent…

On peut presque ressentir la plume grattant le papier et l'encre s'y déposer maladroitement à la seule écoute de ces êtres d'exception. Une Madame de Mertueil cynique, cruelle et délicieusement machiavélique; un Vicomte de Valmont dédaigneux, luxurieux et maladroitement amoureux; une Madame de Tourvel sublimée, pâle de candeur et balafrée d'émotion; enfin, les jeunes Danceny et Cécile de Volange, enfants naïfs d'une innocence majestueuse, abattus par les armes diaboliques de leurs aînés sans dieu ni moral.

Mais n'oublions pas qu'au-delà de ces acteurs de talent, il y a un texte fabuleux, traversant les siècles et abreuvant les amateurs de langage châtié mais abordable. Les mots s'entremêlent, lettre après lettre, comme autant de glaives rugissant de leurs éclats de bataille. Si beaucoup s'avisent d'y associer une haine écarlate, mon avis est d'un autre cépage. "Aristocrates lassés recherches liaisons dangereuses pour combler ennuis grégaires de la bourgeoisie perfide, sérieux s'abstenir". Tout ceci n'est qu'un jeu, une diatribe de l'ennui décadent d'une société atrophiée par son propre orgueil. Tout ceci n'est qu'un jeu. Des adultes qui s'amusent de leur impudeur, dans les défis de la douleur morale, seul objectif de ce duel à la plume.

Littéralement perdu dans les monologues dial-aiguisés, le temps s'est enfui à lampées démentielles. On se délecte de l'apogée de Mme de Mertueil…sans se souvenir que tout ce qui possède une apogée, doit posséder une décadence. Madame de Tourvel dévastée, le Vicomte ravagé par les feux de son inconsistance, les jeunes enfants, blessés dans leurs âmes, achevant la scène finale. Dans le dépérissement de ces personnages qui, déjà, ont repris le masque, la lumière se meurt et ne laisse plus que quelques flammèches se morfondre. Danceny, éclatant de sa survie, souffle une à une les bougies demeurant, jusqu'à plonger dans le noir d'une petite mort, l'épopée fracassante qui venait de m'assaillir.

Un chef d'œuvre théâtrale…! Je m'incline…



Peter   @};----

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17 octobre 2005

Capricieuse Marianne au pays de l'extravagance

Vendredi soir, j'ai eu le somptueux plaisir de voir, que dis-je, d'admirer, contempler, savourer et déguster ma première adaptation sur scène de Alfred de Musset. Un temps certains que le fanatisme que je nourris pour lui mourrait de ne pas trouver son accomplissement…

 

Ce fut chose faite! Le Théâtre de la Place des Martyrs – qui a décidément mes hommages pour la qualité de ses pièces – nous a offert une représentation haute en couleur, fidèle au texte et à l'humeur, vive et brûlante, tracée des contours subtils d'un jeu d'acteurs talentueux. Tout était dans la juste mesure et la comédie aux airs dramatiques du talentueux auteur.

 

 

Sous le carnaval tantôt joyeux, tantôt macabre, d'une Italie mordue, étiolée et bariolée, Celio, noble enfant d'une mère extravagante, tombe amoureux de la belle Marianne, frêle et angélique, épouse du juge le plus dangereux de la ville. Contrit d'un amour si beau et douloureux d'interdit, il compte sur son ami Octave, cousin par épousailles de l'aimée, pour en devenir l'amant. Quiproquos, malentendus, dialogues de sourd mais aussi amour perdu, amitié déçue, tromperie et trahison…tout y étais…pour le bonheur d'une salle silencieuse à souhait.

 

Un pur moment de plaisir, 1h45 sans entracte qui passe comme quelques secondes d'émotion fugaces. Une à une, l'on a pu admirer les pages de la nouvelle se consumer en images farfelues pour renaître, dès le salut, et tirer la langue au temps qui ne pourra jamais, c'est décidé, meurtrir une œuvre aussi chavirante…

 

Au théâtre de la Place des Martyrs jusqu'au 29 octobre 2005!

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